Transition. Penser les transitions devant l’Anthropocène
Vocabulaire critique et spéculatif des transitions
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Transition

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Penser les transitions devant l’Anthropocène

Le collectif de l’atelier d’écologie politique « Penser les transitions »

Le mot « transition » a conquis en quelques années une audience et une visibilité considérables. Son essor est censé être l’expression du verdissement des politiques publiques, dans une situation de plus en plus visible et de moins en moins contestable d’urgences et de crises écologiques. Le mot met en cause la responsabilité des modes de vie et des modèles économiques dominants – ceux des pays occidentaux ou du Nord global – dans la survenue de ces crises et pousserait à interroger le futur, à imaginer d’autres trajectoires, à organiser et planifier des infléchissements, des changements, des transformations de plus en plus perçues et présentées comme nécessaires et vitales. Bref, la transition s’est imposée comme une idée directrice devant répondre à ce qui peut désormais être considéré comme la remise en question de la téléologie du progrès, dont la notion de développement durable avait pu proposer, des années 1980 aux années 2000, une première forme de critique. Que celle-là ait progressivement supplanté celle-ci s’observe dans la prolifération du mot dans les discours officiels comme dans une myriade d’initiatives locales. Dans quelle mesure cette prolifération est-elle le signe de l’émergence d’une nouvelle conception du changement socio-historique et d’une interrogation en profondeur des trajectoires en cours et des choix politiques dominants ?

Généalogie d’un mot magique

L’engouement actuel pour la transition est relativement récent, débuté grosso modo à la fin du XXe siècle à la faveur d’un nouveau rapport au temps, au passé comme au futur [1]. Présentée comme rompant avec le langage de la révolution longtemps dominant, la transition ouvrirait une autre conception du temps conçue comme une spirale, à la fois cyclique et sans retour possible. Alors que l’idée de révolution visait à une rupture radicale dans le présent, instaurant un avant et un après, la transition cherche certes à construire un « au-delà » (comme son étymologie l’indique : « trans-ire ») mais sans rompre tous les liens existants, en les modifiant et en les réagençant. La transition peut devenir dès lors le langage adapté à l’ère de la fin des grands récits et des grands projets émancipateurs, ceux en particulier portés par les communismes étatiques. Une notion modeste, « réformiste », adaptée à nos temps de crise, une idée réaliste aussi à opposer efficacement aux projets de transformations plus radicales qui inquiètent les dirigeants.

Plus ponctuellement, l’appel aux « transitions » est aussi le produit des réagencements et des projets des années 1970 alors que le capitalisme industriel fossile semblait entrer en crise sous l’impact des « chocs pétroliers ». Dès 1964, dans un ouvrage intitulé La signification du XXsiècle : la grande transition, l’économiste Kenneth Boulding utilisait déjà ce mot pour décrire la nécessaire évolution des sociétés industrielles vers un stade « post-civilisé » marqué par le développement conjoint des sciences et technologies, par la transition démographique, par une mutation des institutions, et la redéfinition profonde des environnements physiques du globe. Cette transition était déjà pensée comme à la fois prometteuse et dangereuse. Mais l’idée de transition trouve surtout ses racines dans le contexte des « crises énergétiques », dans la mesure où c’est bien la combustion des ressources fossiles qui accélère le changement climatique, et dans la promotion de nouvelles politiques publiques gestionnaires censées conjurer l’effondrement des sociétés industrielles et les craintes qu’il suscitait alors en Europe et aux États-Unis. Le langage de la transition est alors porté par des institutions internationales et des lobbies soucieux de construire des images moins anxiogènes du futur. L’idée de « transition énergétique » apparaît ainsi dans les années 1970, inventée par des think tanks et popularisée par de grandes institutions publiques comme le « Bureau de la planification énergétique américain » et la Communauté économique européenne. Dans les publications de cette époque, le recours à l’expression « transition énergétique » vise à remplacer celle de « crise énergétique », il s’agit d’inciter à l’adoption d’alternatives au pétrole, notamment le nucléaire mais aussi les gaz de schistes et autres carburants présentés comme d’avenir [2]

Pour les autorités politiques, les économistes et les experts en quête de solutions face aux impasses du tout pétrole, il s’agissait d’engager une « nouvelle transition », qui s’inscrirait dans la suite de celles qui auraient existé dans l’histoire avec le passage supposé du bois au charbon au début du XIXe siècle, puis du charbon au pétrole dans la première moitié du XXe siècle. À partir de cette date, les rapports sur la « transition énergétique » se multiplient, la dotant d’enjeux et de significations très variables selon les acteurs qui emploient l’expression. Ainsi, pour les grands groupes industriels, il s’agit d’abord de contrer les velléités interventionnistes des États en montrant combien l’histoire du capitalisme est celle de transitions successives, presque naturelles, fondées sur les mécanismes du marché et l’innovation technologique. Dans les années 1980 et 1990, la mondialisation couplée à l’essor de l’informatique devait permettre cette transition en imaginant un système économique immatériel, fondé sur une efficacité accrue des systèmes productifs, et l’essor de nouvelles technologies « propres ».

Le terme envahit naturellement les discours public et gouvernementaux, de plus en plus contraints de prendre en compte les enjeux écologiques autrefois repoussés comme de vaines alertes catastrophistes. En France, c’est à partir du « Grenelle de l’environnement » de 2007 que le mot transition s’installe, doublant progressivement la notion usée jusqu’à la corde de développement durable ; durant la seule année 2015 le gouvernement fait ainsi adopter une « loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte ». En 2017, le gouvernement Macron investit explicitement la notion et en fait son cheval de bataille écologique en transformant le ministère de l’Écologie en « ministère de la Transition écologique et solidaire », dont le premier titulaire a été Nicolas Hulot. Les scientifiques planchent logiquement sur la question : des colloques universitaires proposent de « Penser et mettre en œuvre les transitions écologiques », alors que d’autres imaginent un « Campus de la Transition » et publient un Manuel de la Grande Transition [3] visant la promotion et l’enseignement d’une pensée systémique de la transition, dénommée rien moins que « grande » pour faire écho à la « Grande Transformation » décrite par Karl Polanyi, qu’elle prétend... transformer.

Mais, peut-être en raison de son aspect consensuel et rassurant, le mot a également été largement repris et investi par d’autres acteurs dans certains milieux militants et alternatifs en quête de solutions qui ne passeraient ni par la case d’un État régulateur ni par celle d’un marché tempéré. Il acquiert notamment une large audience à l’occasion du mouvement dit des « villes en transition », né en 2005 dans la petite ville de Totnes, au Sud-Ouest de l’Angleterre, à l’initiative de Rob Hopkins. Le mouvement connaît ensuite une diffusion internationale, particulièrement dans l’Hexagone. Cette expérience essaime rapidement, donnant naissance à de nombreux groupes locaux – environ un millier, recensés en 2012 – et à la publication de manuels pratiques de transition traduits dans de nombreuses langues [4]. En France, en 2016, un « collectif pour une transition citoyenne » organisait un peu partout sur le territoire une « journée de la transition » afin de « réinventer nos façons de produire, d’échanger, d’habiter, de nous déplacer, d’éduquer nos enfants ». À l’initiative d’associations comme Enercoop, le mouvement des Amap, la Nef, Colibri, Attac, Terre de liens, ou encore les Amis de la terre et les magasins Biocoop, cette journée devait créer un peu partout des débats et des rencontres pour partager les expériences susceptibles de construire un monde moins destructeur, et conjurer l’effondrement en cours.

Ambivalences et oublis

Au vrai, le mot s’est imposé comme un sésame, une incantation presque magique censée montrer combien le monde s’est engagé dans la voie d’un changement de grande ampleur, susceptible d’enrayer les crises. Sa signification cependant est floue et ambiguë, et illustre le plus souvent – comme de nombreux autres termes du lexique contemporain – une trompeuse « politique de l’oxymore » [5]. Elle ne dit rien du contenu concret des politiques et actions à engager, quand elle peut tout au plus être diversement qualifiée, telle une poudre aux yeux polyvalente : n’est-elle pas écologique, énergétique, démographique, démocratique ou encore sociale... C’est sans doute l’intérêt de la notion tranchée de « décroissance » sur celle de transition que d’indiquer au moins un horizon, et un objectif, bien moins facilement recyclable et réutilisable par les chantres de la modernisation et d’une croissance infinie à base d’innovations « disruptives ». L’argument de la transition vient généralement à propos dans les discours publics lénifiant, visant à rassurer l’opinion en montrant combien les indispensables changements sont déjà en cours. Ils servent souvent à légitimer des innovations high tech en leur trouvant de nouveaux marchés, comme l’hydrogène aujourd’hui. Déjà dans les années 1950 des scientifiques promoteurs du nucléaire civil en faisaient une énergie de transition, c’est-à-dire une énergie nécessairement provisoire, destinée à préparer un avenir solaire et renouvelable [6] !

Posons que la notion de transition rend aveugle, en raison d’au moins deux problèmes de taille. Premièrement, elle véhicule une image tronquée du changement socio-historique et qui ne se départit pas d’une vision linéaire du temps, marqué par des âges successifs : après celui du charbon, puis du pétrole, voire du nucléaire, viendrait celui des « énergies dites renouvelables », alors même que notre époque n’a jamais autant utilisé de pétrole et de charbon. L’évolution du capitalisme industriel est bien plus fondée sur l’addition successive des sources d’énergie que sur leur remplacement et leur substitution, l’exploitation des combustibles se déplaçant dans l’espace et dans ses usages, rendant parfois invisible le fait que nous sommes aujourd’hui plus que jamais dans l’ère des énergies fossiles. Le grand récit progressiste rassurant que véhicule la transition est démenti par une histoire additionnelle de l’énergie. Comme le note Jean-Baptiste Fressoz, « le problème de la « transition énergétique » est qu’elle projette un passé qui n’existe pas sur un futur qui reste fantomatique » [7]. Deuxièmement, cette notion tend à surestimer les enjeux techniques – c’est très sensible dans les politiques et discours publics qui traduisent généralement « transition » par « investissements dans les innovations et la recherche technologique » – et à minorer les enjeux socio-économiques et en particulier la question des inégalités : quasiment focalisée sur le changement climatique, elle tend ainsi à occulter l’ampleur des transformations qui seraient nécessaires pour réduire les destructions en cours, qu’elles soient sociales, culturelles ou environnementales, évidemment liées et interdépendantes.

La transition n’est pas grande, elle est multiplicités

La langue est un « paysage sonore » [8] qui oriente la pensée de ses habitants en façonnant les chemins à emprunter et d’autres jugés sans issues. La prolifération de mots et d’images vides contribue sans doute largement à l’assoupissement démocratique et à la dépolitisation générale. Mais les mots, comme les images, sont aussi pris dans des enjeux de pouvoir, dans des rapports de force, ils s’élaborent dans des luttes d’appropriation, contre des entreprises de manipulation et de confiscation. Reconquérir le sens des mots, démystifier ceux qui prolifèrent dans l’actualité, sortir de la langue qui enferme la pensée devient dès lors une urgence. 

Transition est bien de ceux-là, car au centre d’une lutte sémantique sur les possibilités de changer véritablement pour maintenir une Terre habitable. Quand mille expériences concrètes, citoyennes, écologistes, alternatives, animées par un « esprit de transition », éclosent, les mondes de l’entreprise et de la politique l’instrumentalisent pour voiler la réalité, minorer la situation alarmante et maquiller la nécessité de rupture. Recyclé dans la langue de bois gouvernementale et la communication entrepreneuriale, la transition devient un instrument de la « grande adaptation » [9], elle fait passer des vessies pour des lanternes, en nous convertissant par exemple à la « révolution numérique », au nucléaire et à d’innombrables innovations techniques vantées comme autant d’outils de la transition.

Contre cette version technocratique et édulcorée largement véhiculée par les médias, il faut s’attacher à restituer au mot transition toute la richesse, la complexité et la diversité des pensées, des situations et des expériences auxquelles il peut se rapporter. Dans sa philosophie de l’expérience, William James a suggéré que les transitions sont au principe même des existences : « La vie se trouve dans les transitions autant que dans les termes reliés ; souvent elle semble même s’y trouver plus intensément, comme si nos jaillissements et nos percées formaient la vraie ligne de front, semblable à l’étroite ligne de flammes qui progresse sur le champ sec que le fermier fait brûler en automne. » [10] La vie se comprend comme un tissu d’expériences, autant d’épreuves sensibles et évaluatives, toujours liées à un environnement et reliées entre elles, car c’est à l’accomplissement de mouvements transitionnels et transactionnels que s’inventent et s’actualisent des sujets et des objets. 

Penser les transitions suppose de sortir du faux dilemme de la rupture et de la continuité et de s’éloigner de l’idée convenue du passage d’un état à un autre. Il est possible de déplacer le questionnement sur la manière dont la ou plutôt les transitions sont ou peuvent être habitées. Le niveau concret des enjeux actuels de transition ne réside pas dans l’élaboration d’un modèle clé en main qui procèderait à un ajustement systémique permettant de corriger les erreurs de l’ancien modèle, mais dans l’exploration de modalités d’instauration fondatrice d’une ontologie relationnelle et pluriverselle. Dans la perspective d’une réalité ouverte, pluraliste, toujours inachevée et toujours en devenirs, la transition ne se définit pas par un ordre de grandeur, elle n’est ni grande ni petite – comme l’écologie n’est ni profonde ni superficielle –, mais au contraire se réalise dans la fragmentation et dans l’attention aux multiplicités. Elle projette dans le plurivers [11], un monde fait de plusieurs mondes et rejette sans concession la domination de « l’unimonde » et par conséquent du système capitaliste.

Il convient donc d’explorer encore toutes les possibilités que recèlent les pensées et les cosmovisions des transitions, sans se laisser imposer un cadrage technocratique, scientiste, économiciste et, au final, systémique, du terme, sans se laisser engluer dans une phraséologie creuse mais qui mélange malheureusement efficacement le vocabulaire de la philosophie morale de l’environnement (équité, vivant, résilience, commun...) au vocabulaire du management (levier, pacte, connexion, métrique...). C’est à cette condition qu’il sera possible de nouer le mot « transition » à une perspective véritablement radicale de transformation, voire de métamorphose. Et s’il s’épuise et révèle ses impasses, d’autres mots peuvent le recharger d’une dimension critique et spéculative : Jérome Baschet a ainsi proposé récemment de parler de « basculements » [12]. Au-delà des impasses des instrumentalisations contemporaines dont il est l’objet, il n’y a pas de fatalisme mais un horizon de futurs à construire, dans les luttes concrètes et l’expérience d’autres milieux de vie où la vie s’invente.

Notes

[1] Pascal Chabot, L’âge des transitions, Paris, PUF, 2015.
[2] Jean-Baptiste Fressoz, « Transition énergétique : essai de généalogie », à paraître.
[3] Cécile Renouard, Rémi Beau, Christophe Goupil et Christian Koenig (dir.), Manuel de la grande transition, Paris, Éditions Les Liens qui libèrent, 2020.
[4] Rob Hopkins, Manuel de transition. De la dépendance au pétrole à la résilience locale, Montréal, Éditions Écosociété, 2010 ; Rob Hopkins, Ils changent le monde. 1001 initiatives de transition écologique, Paris, Le Seuil, 2014.
[5] Bertrand Méheust, La Politique de l’oxymore. Comment ceux qui nous gouvernent nous masquent la réalité du monde, Paris, La Découverte, 2009.
[6] Pierre Lamard et Nicolas Stoskopf (dir.), La transition énergétique, un concept historique ?, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2018.
[7] Jean-Baptiste Fressoz, « Pour une histoire des symbioses énergétiques et matérielles », Annales des mines, n° 101, janvier 2021 ; François Jarrige et Alexis Vrignon, Face à la puissance. Une histoire des énergies alternatives, Paris, La Découverte, 2020.
[8] Marie José Mondzain, Confiscation, des mots, des images et du temps, Paris, Éditions Les Liens qui libèrent, 2017.
[9] Romain Felli, La grande adaptation. Climat, capitalisme et catastrophe, Paris, Seuil, 2016.
[10] William James, Essais d’empirisme radical, Marseille, Agone, 2005 [1912], p. 84.
[11] Ashish Kothari, Ariel Salleh, Arturo Escobar, Federico Demaria et Alberto Acosta, Pluriverse. A Post-Development Dictionary, Delhi, Tulika Book & Authorsupfront publishing services, 2019.
[12] Jérome Baschet, Basculements. Mondes émergents, possibles désirables, Paris, La Découverte, 2021.



Site : https://transire.hypotheses.org/




Pour citer cet article
Le collectif de l’atelier d’écologie politique « Penser les transitions »
« Transition. Penser les transitions devant l’Anthropocène », Vocabulaire critique et spéculatif des transitions [En ligne], mis en ligne le 09/06/2021, consulté le 27/10/2021. URL : https://vocabulairedestransitions.fr/article-16.