Pour un comparatisme historique des transitions
Jérome Baschet
On proposera ici un retour à la transition historique faisant passer du système féodal (qu’on dira plutôt féodo-ecclésial) au capitalisme. Il est bien sûr impossible d’en élaborer une théorisation complète et on ne reviendra pas non plus sur les multiples débats et les difficultés les plus épineuses que soulève cette immense question. Mais du moins esquissera-t-on un schéma des différentes temporalités mises en jeu dans cette transition, ce qui permettra, chemin faisant, d’avancer quelques remarques sur ses modalités et ses mécanismes. Avant cela, on suggérera que le concept de basculements pourrait utilement faire partie d’une batterie de concepts transitionnels à mettre au point et à diversifier, notamment dans la perspective d’une histoire discontinuiste. Enfin, on terminera en esquissant la proposition d’un comparatisme historique des transitions.
Basculements : un concept pour une histoire discontinuiste
C’est en réaction au scénario univoque d’un effondrement inéluctable qui, un temps durant, a fait le succès de la collapsologie, que j’ai d’abord proposé de recourir à la notion de « basculements » (au pluriel) [1]. Il n’y a pas lieu de revenir sur les diverses critiques adressées aux collapsologues, ni non plus de nier que la figure de l’effondrement ait pu traduire efficacement les inquiétudes d’une époque hantée par la catastrophe écologique, par un affaissement des perspectives de futur et par une crise généralisée tant des conditions matérielles d’existence que du rapport subjectif au monde. Il suffira de rappeler que l’efficacité psychique consciemment visée par le discours collapsologique reposait en grande partie sur le fait d’installer dans l’opinion l’idée d’une trajectoire unique et fatale, annonçant un effondrement généralisé et imminent de l’actuelle civilisation thermo-industrielle.
Face à cette approche excessivement univoque, la notion de « basculements » est une invitation à pluraliser la gamme des scénarios possibles et à récuser l’idée d’une fatalité historique attachée au pronostic d’un destin tracé d’avance. Certes, on dira que chaque moment historique contient toujours plusieurs possibles, même si seul l’un d’eux s’actualise effectivement [2]. Mais c’est tout particulièrement le cas en situation d’instabilité systémique. On peut, en effet, souligner un contraste entre des périodes de (relative) stabilité systémique, au cours desquelles les facteurs spécifiques ne sont guère en mesure d’influer notablement sur les trajectoires globales, et des périodes de crise systémique dont l’instabilité est telle que de faibles impulsions ou inflexions peuvent entraîner des effets considérables [3]. Il y a bien des raisons de penser que notre temps est marqué par une telle crise systémique, dans laquelle se combinent les multiples dimensions de l’altération du système-Terre, les fragilités de l’économie globalisée, les effets géopolitiques de la compétition pour l’hégémonie planétaire, l’épuisement des formes démocratiques représentatives, ainsi que les nombreux facteurs de délitement des liens sociaux et de désorientation des subjectivités. Une telle configuration laisse augurer d’un renforcement de l’incertitude attachée au futur et d’une accentuation de l’imprévisibilité des événements. C’est ce que semble confirmer la séquence ouverte par l’irruption des Gilets jaunes et, plus largement, par le cycle planétaire des soulèvements populaires des années 2018-2019, suivis par la pandémie de Covid-19, puis par l’invasion de l’Ukraine par la Russie, pour s’en tenir à ces quelques exemples. Dans de telles situations chaotiques, le champ des possibles s’ouvre davantage qu’à l’accoutumé, au point que des options opposées peuvent, au même moment, gagner également en probabilité. Peuvent alors se produire des basculements largement imprévisibles — c’est-à-dire des bouleversements aussi amples et massifs, une fois amorcés, qu’ils sont indécis et incertains dans leur déclenchement. L’image qu’on peut suggérer ici est celle d’un bloc de terrain en équilibre instable sur un relief élevé, entouré de versants également pentus : des facteurs minimes peuvent intervenir pour décider de son affaissement dans telle direction ou dans telle autre. À l’opposé de toute prédiction unique et inéluctable, la notion de « basculement(s) » entend ainsi faire valoir la pluralité des options possibles et l’incertitude qui en découle.
Initialement formulé pour aider à penser les situations de crise systémique et leur incertitude constitutive, le concept de « basculement(s) » peut également s’avérer utile pour penser les transitions. Non qu’on ait l’intention de le substituer à celui de transition, dont on sait qu’il est soumis à diverses critiques [4], par exemple pour mettre en cause la lenteur et la partialité des propositions politiques auxquelles il est volontiers associé (et, de ce point de vue, la notion de basculement(s) a l’avantage de suggérer plutôt un mouvement à la fois soudain et de grande ampleur). En réalité, il s’agit plutôt d’enrichir l’approche des transitions, en contribuant à élaborer une riche gamme de ce que l’on pourrait qualifier de concepts transitionnels, et dont « basculement(s) » est à même de faire partie.
Le concept de « basculement(s) » s’applique particulièrement aux moments d’accélération et de rupture. L’un des modèles possibles est fourni par les tipping points, ou points de bascule, tels que ceux qui préoccupent les climatologues, dès lors qu’ils font craindre des boucles de rétroaction positives (par exemple, avec la libération dans l’atmosphère du méthane, provoquée par la fonte du pergélisol sibérien), conduisant à une accélération du réchauffement climatique bien plus marquée encore que dans les modèles linéaires privilégiés par les scénarios du GIEC [5]. Plus largement, on insistera sur le fait que le concept de « basculement(s) » relève d’une manière discontinuiste de penser les transformations historiques. Pour autant, il ne s’agit nullement de rejeter toute idée de processualité. À cet égard, le concept de « basculement(s) » vise plutôt à conjoindre une double logique : la rupture du basculement proprement dit et l’accumulation préalable qui la rend possible. Cependant, il est crucial de bien saisir que cette accumulation ne doit pas être comprise sur un mode continuiste, à la manière d’une lente maturation. Le basculement a besoin de nombreux éléments antérieurs qui en sont la condition de possibilité, mais il implique aussi une recomposition qui modifie profondément le sens de ceux-ci. Aucune de ces deux dimensions ne saurait être minimisée : ni la nécessité d’une accumulation processuelle, ni l’intensité de la reconfiguration par laquelle le basculement produit des phénomènes qui ne sont pas purement cumulatifs, mais qualitativement inédits. Pour avoir été longuement préparés, les basculements n’en impliquent pas moins un moment de rupture et de complète reconfiguration. C’est ainsi que le concept transitionnel que l’on dénomme « basculements » pourrait s’avérer pertinent pour rompre le cours somnolent d’une histoire gradualiste, pour récuser l’idée qu’un processus se résumerait à une germination régulière et permettre de penser une histoire non linéaire, possibiliste et discontinuiste.
Temporalités de la transition féodo-capitaliste : une brève esquisse
Sans prétendre aborder l’ensemble des questions impliquées par la transition du monde féodo-écclesial au système capitaliste, je me contenterai ici de proposer une esquisse des différentes temporalités qu’il convient de prendre en compte pour penser un tel processus macro-historique [6]. Elles sont au nombre de trois (sans pour autant correspondre au triptyque des durées braudeliennes) : d’abord, un processus de très longue durée, étroitement articulé à la dynamique du système féodo-ecclésial ; en second lieu, une temporalité médiane d’intensification des pratiques du capital durant la phase de décomposition de ce même système ; enfin, le moment concentré du grand basculement vers le capitalisme comme mode de (re)production et comme synthèse sociale [7].
Conditions de possibilité s’affirmant dans la très longue durée. L’invocation d’une longue durée de l’émergence du capitalisme est communément associée à l’idée d’un essor progressif des activités commerciales et monétaires, que l’on peut faire remonter – au choix – aux marchands flamands et allemands du XVIe siècle, aux florentins du XVe siècle ou aux génois et vénitiens des XIIe-XIIIe siècles (ainsi, dans la vision traditionnelle d’Henri Pirenne, un marchand du XIIe siècle serait déjà animé par « l’esprit des capitalistes de tous les temps » [8]). Ellen Wood a cependant mené une sévère critique du « modèle de la commercialisation », qui fait de l’essor des échanges le facteur central de la formation du capitalisme [9]. Dans cette conception, souligne-t-elle, il n’y a pas de différence essentielle entre les activités commerciales telles qu’elles existent dans les périodes anciennes et le capitalisme moderne. L’émergence de ce dernier ne serait que le développement de réalités déjà présentes initialement, puis connaissant un simple accroissement quantitatif jusqu’à accéder à leur pleine maturité. Il n’est alors guère nécessaire de penser une véritable transition et l’émergence du capitalisme n’a pas besoin d’être expliquée, puisque celui-ci préexiste à son plein développement.
E. Wood relie le modèle de la commercialisation aux présupposés du libéralisme, formulés par Adam Smith. Pour celui-ci, le penchant à l’échange, sous la forme du troc puis du commerce, est inscrit dans la nature humaine ; et cette tendance naturelle n’a fait que se déployer peu à peu, à mesure que se développait la division du travail et que s’organisaient des échanges commerciaux de plus en plus amples [10]. C’est du reste une forte continuité que suggère la notion smithienne d’accumulation primitive (previous accumulation) : elle fait valoir que c’est l’amplification progressive des activités commerciales, pacifiquement réalisées, qui a permis d’accumuler des bénéfices croissants, donnant lieu à des investissements plus conséquents, notamment dans l’industrie naissante, et à des formes plus développées de prospérité économique [11]. A l’évidence, la thèse de l’accumulation primitive est un récit de légitimation du capitalisme. On comprend donc que Marx ait eu à cœur de la récuser, en s’en prenant à la « prétendue accumulation primitive » et en mettant l’accent sur des processus bien éloignés d’un idyllique enrichissement fondé sur le commerce et le labeur [12]. C’est cette vision qu’il renverse en insistant sur « la conquête, l’asservissement, la rapine à main armée, le règne de la force brutale » et en faisant de « la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production » le fin mot de l’accumulation dite primitive et la condition décisive de la formation du capitalisme [13]. Il ne faut donc pas oublier que l’insistance de Marx sur la mise en place violente du capitalisme, communément associée à l’idée d’accumulation primitive, visait d’abord à récuser cette même notion telle qu’elle avait été avancée par A. Smith. Par ailleurs, en accordant un rôle crucial dans la genèse du capitalisme à de tout autres facteurs que l’essor des échanges, il rompt avec le modèle de la commercialisation.
Ce sont donc des facteurs fort différents de l’essor des pratiques commerciales et monétaires que l’on entend prendre en compte ici, au titre des processus de longue durée de la transition. On propose de se tourner bien plutôt vers le cœur de la dynamique même du système féodo-ecclésial. Dans la thèse que l’on défend, c’est cette dynamique féodo-ecclésiale qui crée les conditions de l’expansion coloniale de l’Europe, comme aussi de certaines de ses transformations les plus singulières. C’est en effet sous l’emprise de l’Église comme institution à la fois dominante et englobante que les sociétés de l’Europe occidentale connaissent, du XIe siècle (au moins) à la fin du XIIIe siècle, une période d’intense essor à la fois démographique, agricole, urbain, commercial, intellectuel et artistique [14]. Le renforcement des cadres spatiaux de la domination féodale – seigneuries, paroisses, communautés d’habitants – et l’accentuation considérable de la puissance de l’institution ecclésiale, marquée notamment par l’affirmation de la centralisation pontificale, jouent un rôle essentiel dans cette dynamique.
Plus précisément, il convient d’invoquer l’universalisme chrétien, dont les fondements ont été posés par saint Paul et qui s’est d’abord concrétisé par la conversion de l’Empire romain, puis par celle de nombreux peuples, notamment germaniques, slaves et scandinaves, en Europe même. À partir des XIe-XIIe siècles, sa croissante activation, parallèlement au renforcement de la puissance de l’institution ecclésiale, a conduit à une première expansion européenne (Reconquista, croisades, exploration et premières conquêtes sur les côtes africaines). Et c’est encore à l’universalisme chrétien, dont Christophe Colomb est une incarnation exemplaire, qu’il faut attribuer l’improbable surgissement du continent américain dans l’horizon européen, puis sa conquête et sa colonisation [15]. Il est communément admis que la colonisation de l’Amérique a conféré à l’Europe un avantage décisif. Mais encore faudrait-il se demander ce qui a permis à l’Europe d’engager une expansion aussi audacieuse, puis de maintenir son contrôle pendant trois siècles sur un continent presque entier. Les réponses les plus courantes sont tout à fait insuffisantes : ni la soif de profits commerciaux ne suffit à répondre à la première question, ni la force militaire et la puissance étatique à la seconde. Sans nier que les intérêts commerciaux y aient eu leur part, il faut prêter attention à une dimension occultée et souligner tant le rôle décisif de l’universalisme chrétien dans l’expansion européenne que celui de l’institution ecclésiale dans la consolidation et la persistance, trois siècles durant, de la domination coloniale imposée au continent américain.
Un autre axe, difficile à exposer en quelques lignes, consiste à identifier certaines singularités de l’analogisme médiéval, qui pourraient bien avoir favorisé l’émergence de l’individualisme moderne et du grand partage naturaliste entre les humains et la Nature, deux ruptures majeures qui s’affirment au XVIIe siècle [16]. Signalons seulement certaines particularités des conceptions médiévales de la personne humaine. Alors que la plupart des sociétés relevant de l’analogisme privilégient une dissociation, après la mort, des entités animiques et corporelles qui composent la personne, la conception chrétienne de l’âme lui confère unité et éternité, tandis que la résurrection des corps doit reformer définitivement la totalité de l’être, offrant ainsi le modèle d’une singulière consistance de la personne individuée. Et tandis que, dans les mondes de l’analogisme, les entités animiques inscrivent dans la personne les relations qui l’unissent à son groupe social, à sa parenté ou au milieu non humain, les conceptions médiévales écartent entièrement ces relations pour privilégier un lien unique entre l’âme et Dieu — un resserrement relationnel qui pourrait bien avoir préparé le basculement a-relationnel propre à l’individualisme moderne [17].
On peut alors esquisser la chronologie suivante. À la phase d’épanouissement du système féodo-ecclésial (XIe-XIIIe siècles), succède une phase plus contrastée, des années 1300 jusque vers 1620. Même si l’on récuse l’hypothèse d’une crise finale du féodalisme au XIVe siècle (compte tenu de la récupération qui succède aux décennies de la Peste noire et aux multiples fléaux qui l’accompagnent), il faut admettre que cette période est nettement plus ambivalente que la précédente. Les cadres seigneuriaux et ecclésiaux se maintiennent et, tout en étant plus vigoureusement contestés et concurrencés qu’auparavant, ils n’en continuent pas moins à s’affirmer et à produire leurs effets. Ainsi, si l’Église romaine perd une part de son domaine d’influence du fait de la Réforme, elle bénéficie, sur le continent américain, d’une extension majeure de son emprise. Au total, on peut souligner le rôle de la dynamique du système féodo-ecclésial dans l’affirmation initiale du continent européen (il lui doit de n’être plus l’insignifiant finistère eurasiatique qu’il était aux environs de l’an mil) et dans le déploiement de sa première expansion coloniale (que l’on peut tenir pour l’une des conditions de la formation historique du capitalisme).
Temporalité médiane de la transition. La seconde dimension temporelle de la transition s’inscrit dans le siècle et demi qui court des années 1620 jusque vers 1760 et que l’on pourrait qualifier de phase agonisante du système féodo-ecclésial. Cette fois, le contexte est bien celui d’une crise généralisée, alliant effets du petit âge glaciaire, famines, guerres confessionnelles et mortalité élevée [18]. La décomposition des aspects essentiels de l’ordre féodo-ecclésial s’accompagne, notamment en France, d’atteintes fortes aux prérogatives de l’Église et d’une affirmation de l’absolutisme qui assure à la fois la domestication de l’aristocratie et sa reproduction comme classe dominante. À partir des années 1620-1650, la naissance des sciences modernes s’accompagne du basculement ontologique vers le naturalisme, auquel se combine bientôt la pleine affirmation de l’individualisme possessif, deux dimensions jouant un rôle majeur dans la mise en place ultérieure du capitalisme.
Dans le même temps, des formes concentrées des pratiques du capital se développent, notamment dans l’agriculture anglaise, dans les plantations atlantiques et asiatiques, comme dans les manufactures de plusieurs pays européens. Ce que Robert Brenner a analysé sous le nom de capitalisme agraire en Angleterre tient pour l’essentiel à l’essor du salariat agricole et à l’obligation d’élever la productivité, du fait de l’insertion dans des marchés commençant à acquérir un caractère compétitif [19]. On a cependant fait remarquer que le travail salarié agricole était encore loin d’être majoritaire (entre 25 % et 30 % vers 1700) et qu’il n’impliquait pas une complète dépendance à l’égard du marché, du fait du maintien partiel d’un accès aux moyens de subsistance. On pourrait admettre que les transformations de l’agriculture anglaise (enclosures et déracinement des populations, essor du travail salarié, dépendance à l’égard du marché, hausse de la productivité) font partie des facteurs qui contribuent à singulariser la trajectoire britannique et créent les conditions du développement ultérieur du mode de production capitaliste ; mais on se gardera de conclure que l’Angleterre était pleinement capitaliste dès le XVIIe siècle [20].
La plantation esclavagiste américaine, qui connaît un essor massif à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, est généralement vue comme un autre foyer d’affirmation des activités du capital [21]. On décrit alors l’intégration de l’esclavage dans une logique d’ensemble présentant des traits capitalistes : insertion dans les circuits du commerce international ; fort investissement en capital ; tendance à la maximisation des profits ; apports de matières premières à bas coût pour la production manufacturière, notamment anglaise. Pourtant, même si on doit rappeler l’hypothèse pertinente d’une combinaison entre essor du travail salarié au centre et travail forcé dans les périphéries, il paraît important de ne pas négliger ce qui sépare la logique de l’esclavage de celle de la production proprement capitaliste [22]. Ainsi, du fait de l’absence de fluidité de la force de travail, qui est propre à l’esclavage, la plantation répond aux mouvements des marchés en fonction d’une logique non capitaliste de reproduction, marquée par le maintien d’une importante production d’autosubsistance.
Devenues une république dominée par l’oligarchie marchande (1581), les Provinces-Unies passent volontiers pour un premier monde capitaliste en miniature. La Bourse d’Amsterdam draine des capitaux de toute l’Europe, notamment au profit de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales — laquelle acquiert des positions commerciales importantes dans la péninsule indienne et en Asie du Sud-Est, tout en y développant des plantations et des manufactures de grande ampleur. Cependant, pour E. Wood, si les Provinces-Unies du XVIIe siècle ont certainement constitué « la société marchande la plus évoluée de l’histoire », celle-ci « était dirigée non pas par des producteurs capitalistes, mais bien par des marchands dont le souci premier, même lorsqu’ils investissaient dans l’agriculture ou l’industrie, était la circulation des produits et non leur production » [23]. La richesse néerlandaise reposait presque exclusivement sur le commerce et non sur la réussite de producteurs contraints par la concurrence, de sorte que « l’économie des Provinces-Unies connut un âge d’or sans être capitaliste du tout » [24].
S’agissant de l’essor des manufactures, la pénétration du capital dans la sphère productive est cette fois patente, mais elle prend des formes très variées, tant sont multiples les types d’organisation englobés sous ce nom de manufacture [25]. L’emprise sur le travail des producteurs s’y accroît fortement, mais n’en connaît pas moins d’importantes limites. D’un côté, la division du travail s’accentue, de même que la discipline à laquelle il est soumis. De l’autre, la persistance de la manufacture éclatée maintient les producteurs dans leur lieu de vie traditionnel et leur permet de garder une maîtrise partielle du processus de travail et de ses rythmes, tandis que, même dans la manufacture réunie, le métier manuel, avec ses compétences reconnues, reste la base de la production.
Enfin, on ne saurait terminer sans insister sur le rôle majeur joué par les États dans l’essor des activités du capital et des pratiques monétaires. Leur action, dans la période considérée ici, s’inscrit dans le cadre des conceptions mercantilistes, qui identifient la richesse au stock monétaire possédé et considèrent le commerce comme un jeu à somme nulle [26]. Il en découle que la puissance de chaque État dépend de sa capacité à attirer les richesses, notamment par le commerce extérieur, conçu comme une forme de guerre impliquant de l’emporter sur ses rivaux (et volontiers complétée par le pillage colonial et par l’activité des corsaires). C’est donc en visant l’affirmation de leur puissance que les principaux État européens ont été conduits à se soucier de leur enrichissement monétaire et de celui de leurs sujets, et donc à soutenir aussi bien l’expansion coloniale et commerciale que l’essor de la production manufacturière. Enfin, il faut souligner l’effet déterminant des dépenses militaires, dans un contexte structurellement marqué par la rivalité des États européens : elles entraînent une accentuation de la pression fiscale qui contraint les sujets à produire toujours davantage en vue de l’échange et qui, conjointement à la progression du recours étatique à l’emprunt, contribue à la généralisation des relations monétaires. C’est ainsi que les États mercantilistes de cette période ont amplement contribué à l’essor des activités du capital et des relations monétaires, sans pour autant être mus par une logique proprement capitaliste. Voilà ce que l’on propose d’appeler en propre un mécanisme transitionnel, c’est-à-dire un processus dont le développement doit être compris en fonction des logiques propres au système initial (en l’occurrence, féodo-ecclésial) mais dont les effets directs ou indirects contribuent à amplifier les conditions favorables à l’émergence d’un système nouveau (en l’occurrence, capitaliste) [27].
Au total, il est clair qu’au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, les pratiques du capital gagnent en importance et en consistance. Des rapports de production modelés par le capital commencent à émerger dans certains espaces, d’ampleur significative mais néanmoins circonscrits. Toutefois, comme l’a montré Kenneth Pomeranz, en 1750, l’essor de l’Angleterre, où se concentre l’essentiel des avancées européennes, ne présente pas encore d’avantage décisif, ni quantitativement ni qualitativement, par rapport à la Chine [28]. D’importantes limites demeurent et invitent à marquer un écart encore considérable par rapport à l’affirmation ultérieure du capitalisme comme mode de (re)production et comme synthèse sociale. Même là où il s’affirme, le capital comme rapport de (re)production voit ses effets limités par la persistance d’autres rapports sociaux (rôle des relations interpersonnelles ; ancrage rural assurant le maintien des pratiques de subsistance, etc.). En outre, son impact sur l’ensemble de l’organisation sociale demeure restreint : l’emprise persistante des obligations sociales, incarnées dans les principes de l’économie morale, freine l’émergence d’une logique purement économique, comme elle contrarie l’affirmation d’un marché à la fois unifié et concurrentiel. Enfin, une part essentielle de la production s’accomplit toujours hors de la sphère d’influence du capital et une proportion considérable de la population continue de n’être que faiblement affectée par celle-ci.
Temporalité accélérée du basculement. Nous en arrivons ainsi à la troisième dimension temporelle de la transition. Malgré les multiples innovations de la période précédente, c’est seulement dans les années 1760-1830 que s’enclenche le grand basculement capitaliste. Sans exclure d’autres facteurs dotés d’une grande importance, on insistera sur la conjonction de trois dimensions essentielles. Le premier est la conquête de l’Inde, à partir de 1757, qui offre à l’Angleterre quelques-unes des conditions décisives pour l’essor de son industrie textile (accès aux matières premières et marché captif pour ses marchandises) ; c’est aussi un point d’inflexion majeur dans les rapports avec les grandes civilisations asiatiques, qui amorce l’affirmation d’une hégémonie européenne bientôt étendue à l’ensemble du globe [29]. La seconde rupture tient à l’affirmation de l’économie comme sphère autonome et dominante. C’est le « désencastrement » mis en évidence par Karl Polanyi [30] : les pratiques dites économiques apparaissent désormais comme une sphère spécifique d’activités, dont la toute nouvelle « science économique » a pour objet d’établir les principes de fonctionnement et dont les règles propres s’affranchissent de toute considération relative aux liens interpersonnels et aux codes moraux qui régissent l’ordre social. L’abolition des lois sur les pauvres, notamment de l’Édit de Speenhamland, en 1834, marque ainsi la liquidation des formes traditionnelles de l’économie morale et de la caritas, qui avait été le principe constitutif de la société dans le système féodo-ecclésial [31]. Il en découle un remaniement de fond en comble de l’organisation sociale (la fin de l’espace polarisé féodo-ecclésial ouvrant la voie à l’exode rural et à la généralisation de la séparation des producteurs et des moyens de production), en même temps qu’une mutation anthropologique inédite qui fait de l’égoïsme une vertu et de la recherche de l’intérêt individuel la valeur cardinale de la société. Enfin, l’industrialisation, qui s’amorce d’abord en Angleterre, s’avère décisive. Elle entraîne un essor sans précédent de la sphère productive et assure aux Européens des avantages déterminants en termes de puissance militaire, de maîtrise des mers et de position dominante sur les marchés. En outre, la production industrielle est à la fois entièrement dominée par le capital, fondée sur l’ample diffusion du travail salarié et articulée à des marchés faisant jouer des mécanismes concurrentiels — soit les traits manifestes d’une généralisation des rapports capitalistes de production.
Le grand basculement des années 1760-1830 ne signifie en aucun cas que l’ensemble des caractéristiques du capitalisme s’imposent alors d’un coup, et partout également. C’est très loin d’être le cas et bien des phénomènes, à commencer par la complète prolétarisation provoquée par l’exode rural, ne s’affirmeront que lentement au cours du XIXe siècle. Néanmoins, avec ce basculement, deux sauts quantitatifs/qualitatifs sont accomplis. D’une part, l’emprise du capital sur la production se généralise et les rapports capitalistes de production commencent à devenir prédominants. De l’autre, ces rapports de production exercent une emprise croissante et de plus en plus décisive sur les aspects essentiels de l’organisation sociale. Le capitalisme s’affirme alors comme mode de (re)production et comme synthèse sociale. C’est seulement alors que la forme-marchandise se trouve pleinement déployée, ce qui suppose : a) que prédomine la production de marchandises — c’est-à-dire de marchandises produites en tant que telles, en tant qu’elles sont porteuses de valeur ; b) que la force de travail soit elle-même une marchandise ; c) que les rapports sociaux acquièrent une forme largement monétarisée ; d) que le travail apparaisse comme la médiation sociale dominante [32]. C’est seulement ainsi que les impératifs du capital s’imposent comme logique sociale dominante.
Comme on l’a indiqué précédemment, la notion de basculement implique la prise en compte d’une double dimension temporelle : à la fois le moment condensé du basculement et la lente accumulation de ses conditions de possibilité — une accumulation qui, ici, englobe la longue durée de la dynamique du système féodo-ecclésial et la durée médiane des ruptures qui s’accumulent dans sa phase agonisante. Mais, comme on l’a dit aussi, la difficulté principale consiste à analyser la lente accumulation des conditions de possibilité du basculement dans une perspective qui ne soit pas continuiste. C’est pourquoi il faut souligner à nouveau que le basculement implique une série de ruptures qui font passer dans un monde radicalement distinct de celui-là même qui a permis la formation de ses conditions de possibilité. Autrement dit, s’il est préparé de longue date et n’atteint ensuite que lentement sa pleine extension, le mode de production capitaliste advient par une reconfiguration systémique qui métamorphose le sens des pratiques antérieurement développées dans le cadre d’une logique encore féodo-ecclésiale.
Dans cette approche résolument discontinuiste, la formation historique du capitalisme n’est pas l’aboutissement d’une histoire linéaire se déployant progressivement à travers différentes étapes préalables. Surtout, il n’existe aucun enchaînement nécessaire entre l’essor des pratiques du capital, tel qu’on peut l’observer tant en Europe que dans de nombreuses autres sociétés anté-capitalistes, et la formation du capitalisme proprement dit [33]. Une telle perspective devrait permettre de récuser la naturalisation du capitalisme, associée à la vision libérale selon laquelle la tendance innée des humains à l’échange trouverait sa pleine réalisation dans l’économie de marché capitaliste. Plus fondamentalement, il s’agit de souligner, sur la base d’une analyse anthropo-historique comparative, à quel point l’émergence du capitalisme constitue une césure d’une intensité exceptionnelle dans l’histoire humaine et planétaire. Dotée de dimensions multiples, cette rupture tient pour l’essentiel à l’autonomisation de la sphère économique (notion qui diffère légèrement de celle de désencastrement, avancée par K. Polanyi). Ceci conduit à une transformation radicale du monde social, sous l’effet du passage de marchés cloisonnés à la logique d’un marché unifié, autorégulé et concurrentiel — et plus largement, sous l’emprise croissante, quoique jamais absolue, du double impératif d’accumulation du capital et de reproduction des conditions de cette accumulation. Cette rupture conduit à un essor productif d’une ampleur inédite, dès lors qu’un nouveau système technique, fondé notamment sur les énergies fossiles et, bientôt, sur les engrais chimiques, permet de dépasser les blocages écologiques sur lesquels butait la croissance des sociétés traditionnelles (notamment du fait du manque de terres disponibles ou du stress sur les ressources en bois). Plus précisément, si l’accumulation du capital voit s’ouvrir l’horizon d’une croissance supposément illimitée (et concrètement exponentielle), c’est parce qu’est levé un triple blocage — écologique, social et ontologique. Le premier vient d’être évoqué. Faire sauter le second suppose de balayer les reliquats d’un univers féodo-ecclésial fondé sur la caritas, et notamment les principes d’une économie morale impliquant éthique communautaire et devoir d’entraide. Et c’est en joignant ce trait au bouleversement anthropologique ayant donné naissance au grand partage entre l’homme et le monde (le naturalisme) et à des conceptions a-relationnelles de la personne (l’individualisme moderne) que le troisième peut être écarté.
En outre, cette rupture est marquée par l’accentuation de la domination européenne, s’imposant désormais aux grandes civilisations asiatiques, puis englobant tous les continents — ce qui conduit, pour la première fois dans l’histoire, à l’existence d’un seul système-monde, étendue à la totalité du globe. Enfin, c’est ce grand basculement qui ouvre vers une nouvelle période géologique (Anthropocène/Capitalocène), au cours de laquelle vont être atteintes de tout autres limites écologiques, à une échelle cette fois planétaire. Affirmation inédite d’une forme sociale subordonnée aux impératifs de l’économie ; anthropo-ontologie dissociant entièrement l’humain du non-humain et arrachant l’individu à sa trame relationnelle ; productivisme sans limite transformant le monde social des humains en une force d’échelle géologique capable d’altérer drastiquement le système-Terre : ce n’est pas trop que de tenir la formation du capitalisme pour une rupture sans équivalent dans l’histoire planétaire. Et le capitalisme lui-même pour une véritable exception historique.
Comparatisme transitionnel
On esquissera, pour finir, quelques remarques ouvrant vers un autre horizon de la transition. À l’évidence, l’intérêt que l’on peut porter à la transition du féodalisme au capitalisme n’est pas sans relation avec le souci d’une possible transition post-capitaliste, à venir ou déjà en cours. Cependant, il faut se défier de toute idée d’un modèle transitionnel élaboré à partir de l’étude de la formation du capitalisme et susceptible de s’appliquer également à la transition post-capitaliste. Il y a tout lieu, au contraire, de considérer que chaque transition est spécifique. Et il est probable que les spécificités de chacune tiennent à la fois à la nature du système initial (caractéristiques, tendances propres, type de dynamique, nature des contradictions, etc.), à celle du nouveau système qui se met en place, ainsi qu’à la profondeur des ruptures à opérer pour passer de l’un à l’autre.Plutôt que de présupposer une réplique des mêmes logiques transitionnelles, il conviendrait donc de s’orienter vers un comparatisme prospectif permettant d’établir pour quelles raisons la transition post-capitaliste a toute chance d’être radicalement différente, dans ses mécanismes, ses formes et ses rythmes, de la transition du féodalisme au capitalisme — ce qui n’empêche pas d’articuler ces différences au repérage éventuel de facteurs similaires et de mécanismes en partie homologues. C’est sur la base d’une telle approche comparative — très incertaine, du fait du caractère non encore advenu de la transition post-capitaliste, mais néanmoins susceptible d’affiner progressivement ses analyses — qu’il devrait être possible de tirer parti d’une compréhension de la transition passée pour soutenir l’effort de pensée qu’appelle la transition à venir.
Notons que l’analyse historique de la transition que l’on propose ici pourra paraître en contradiction avec l’option politique qui insiste, dans l’effort pour sortir du capitalisme, sur ce qui peut être fait dès à présent et notamment sur l’importance des espaces (partiellement) libérés, capables d’expérimenter des formes de vie s’écartant autant que possible des injonctions du monde de l’économie et de l’hétéronomie étatique. Que cette analyse puisse, à cet égard, paraître contre-productive est le signe qu’on ne cherche nullement à élaborer une conception de la transition passée qui serait taillée sur mesure pour servir les stratégies que l’on entend défendre dans la situation présente. On l’a dit : les deux enjeux doivent être décorrélés, pensés séparément, pour ensuite être mis en rapport comparativement et avoir ainsi quelque chance d’apporter des éléments de réflexion pertinents pour penser la singularité de la transition à venir. Reste que ce que l’on a suggéré d’une transition du système féodo-ecclésial au monde de l’économie impliquant un basculement tardif et relativement brusque n’invalide en rien l’insistance sur les espaces libérés qui peuvent être construits dès à présent et – plus important encore – que l’on tient pour essentiels afin de donner à un possible basculement futur quelque chance d’advenir avec succès. Cela relève de l’accumulation préalable des conditions de possibilité. Mais cela invite également à souligner que, pour décisives que soient les pratiques que l’on dit volontiers préfiguratives, elles ne peuvent donner qu’un aperçu très partiel de ce qu’impliquerait un basculement pleinement accompli vers les mondes post-capitalistes. Il y a là, en somme, une invitation à ne pas limiter l’imaginaire post-capitaliste à ce qu’il est possible d’en anticiper dans les conditions actuelles d’une transition émergente.
Par ailleurs, et sans préjuger de l’ample réflexion à mener, on peut suspecter qu’une transition consistant à opérer une autonomisation inédite des logiques économiques (soit un peu plus que le désencastrement mis en avant par K. Polanyi) n’est en rien identique, dans sa nature et ses processus, à une autre transition dont le résultat ne peut être que le réencastrement de l’économie dans le social — ou, pour mieux dire, la disparition de l’économie comme sphère séparée et dominante. On a souligné précédemment combien le passage au capitalisme a signifié un bouleversement radical par rapport à toutes les formes socio-historiques antérieures, aux manières de vivre, aux conceptions de l’être humain et de son rapport au monde expérimentées jusqu’alors, comme il a impliqué de basculer dans un régime démographique et productif totalement inédit, ayant conduit l’humanité à un saut d’échelle sans précédent, faisant d’elle une force géologique capable d’altérer radicalement le système-Terre. La transition post-capitaliste se heurte évidemment à des obstacles immenses, aussi bien en raison de manières de faire et d’être profondément incorporées jusque dans l’intimité de milliards d’êtres humains que du fait de la position hégémonique d’intérêts puissants et fort bien organisés — certes souvent antagoniques mais témoignant, tous ensemble, de la tenace résistance que le monde de l’Économie oppose à sa disparition. Ces obstacles sont si considérables qu’il est fort possible, sinon très probable, que cette transition échoue à advenir avant que l’habitabilité de la Terre n’ait atteint des seuils irréversibles de dégradation.
Pourtant, on peut suspecter qu’une transition déployant une profonde exception historique n’est en rien comparable à une transition consistant à annuler cette exception. La transition à venir ne sera certainement pas un retour au passé : elle ne pourra advenir que comme invention de mondes inédits. Mais inventer des mondes neufs, dont certaines caractéristiques ont déjà existé dans l’histoire humaine (c’est-à-dire revenir à des rapports au monde plus proportionnés) pourrait disposer de davantage de points d’appui que le basculement qui a fait plonger l’humanité et la planète dans l’ère de l’illimitation. Peut-être est-ce d’autant plus le cas qu’il s’agirait non pas de créer les conditions d’une démultiplication exponentielle de l’appareil productif, avec tous les bouleversements que cela suppose, mais de s’appuyer sur les moyens matériels et techniques pour l’essentiel déjà existants et dont une bonne part demandent à être démantelés — ce qui, assurément, implique aussi des difficultés considérables et n’est nullement exempt de lourdes menaces.
En tout cas, on admettra que ce n’est pas la même chose de penser le dépassement du capitalisme selon que l’on voit en lui l’aboutissement de tendances millénaires inscrites dans la nature humaine ou, au contraire, une anomalie historique radicale, ayant conduit à une drastique dégradation des conditions de vie sur Terre et mettant en péril l’existence de très nombreuses espèces, homo sapiens compris.
Notes
Historien. Professeur à l'université de San Cristobal de Las Casas, Mexique (en 2009). Maître de conférences à l'EHESS, désormais retraité, enseigne également à l’Universidad Autónoma de Chiapas, à San Cristóbal de Las Casas.
Pour citer cet article
Jérome Baschet
« Basculements. Pour un comparatisme historique des transitions », Vocabulaire critique et spéculatif des transitions [En ligne],
mis en ligne le 19/01/2026, consulté le 19/01/2026. URL : https://vocabulairedestransitions.fr/article-49.