Vocabulaire critique et spéculatif des transitions
Vocabulaire critique et spéculatif des transitions
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Ce projet est né d’un constat : l’instauration, et leur installation dans le sens commun, de notions technocratiques, engagées dans le concert des nations et qui sont censées éclairer le futur des sociétés humaines, équiper les feuilles de route des États-nations, dès lors que les crises successives, les catastrophes sociales et écologiques et les menaces du réchauffement climatique sont devenues notre présent et notre horizon. Ces notions profondément ambiguës ont conquis une audience considérable et sont aujourd’hui les mots-clés des politiques publiques, enserrant nos vies, nos espoirs et nos manières de penser ou d’imaginer le futur dont ils proposeraient un scénario rassurant car conforme aux exigences multiples. Le « développement durable » a été de celles-ci, notion née dans les années 1980, dans le sillage du rapport Bruntland et de la prise de conscience des ressources finies de la terre, censée protéger des excès de l’idéologie du développement, pourtant vite épuisée, vidée de tout sens et de toute perspective concrète, et devenue le paravent de l’immobilisme et l’attestation de la bonne volonté. Depuis quelques années, parallèlement à l’émergence d’une nouvelle dénomination de notre époque, anthropocène, la notion de transition lui a succédé, sans cependant l’éliminer totalement, investie supposément de la mission de suppléer à son impuissance, de « jouer » en l’actualisant l’air de l’urgence ou plutôt de frapper les consciences tout en maintenant un niveau raisonnable d’optimisme : le durable ne suffit plus, les enjeux du 21e siècle appellent des transformations nécessitant la transition vers un monde réaménagé. La transition présentée comme sociale, écologique et énergétique devrait être la solution qui nous garantirait un futur en nous enjoignant de ne pas céder aux sirènes des mauvais augures de l’effondrisme.

La prolifération du vocabulaire de la transition est l’outil de diffusion d’un nouveau discours du changement socio-historique et interroge en profondeur les trajectoires de la mondialisation, du capitalisme et de son appareillage technoscientifique. En France, la « loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte » a été adoptée en 2015. Dans la foulée, des colloques universitaires se sont tenus et des programmes de recherche ont été lancés s’agissant de penser et mettre en œuvre les transitions énergétiques, sociales, écologiques, alimentaires... quand ce thème est par ailleurs devenu une préoccupation manifeste des villes en peine de métropolisation. Si les pratiques dites de transition ne cessent pas aujourd’hui de s’étendre et de s’accentuer, encouragées par les idéologies néo-libérales explicites depuis le début des années 1980, elles impliquent des choix et des trajectoires souvent ambigus et incertains. Alors que la transition est associée à la nécessité, pour la survie de l’humanité, de changements radicaux et de nouveaux modes d’« attachement » entre humains et autres qu’humains, elle est le plus souvent déclinée dans une perspective qui reste fortement « croissanciste », se contentant d’accompagner une recomposition verte du capitalisme – fondée en particulier sur la notion de service écosystémique – et la poursuite du formatage néo-libéral, consistant dans la marchandisation et la mise en concurrence des choses, des êtres, des collectifs et des territoires. Tournant la page des révolutions et de leurs lendemains qui déchantent, la « transition » est ainsi censée permettre d’éviter la transformation radicale, et promettre la coexistence apaisée, voire heureuse car les vrais problèmes en sont évacués, entre systèmes (de production, de consommation, de décision, etc.) cheminant vers un horizon dont on se garde de définir précisément le contenu et le contour mais qui reste dans les sillons du progrès technologique, de la production extractiviste, de l’artificialisation de la nature, de l’exclusion et du déclassement d’une part croissante d’êtres humains.

Estimant que cette transition n’est pas la nôtre, nous avons ouvert, dès 2016, un atelier de recherche, réunissant des chercheur.ses et des universitaires de laboratoires dijonnais (INRAE, AgroSup Dijon, Université de Bourgogne, IRTESS), qui s’est donné pour objectif d’ouvrir la boîte noire de ce vocabulaire de la transition pour en éclairer les sous-entendus, les malentendus, les ambiguïtés et les non-dits, et d’y ouvrir des brèches afin de dessiner les perspectives d’un autre vocabulaire. Il s’agit d’explorer le champ d’application de l’idée de transition, son historicité, ses enjeux à la fois sociaux, politiques et environnementaux et faire en sorte que le motif de la transition ne soit pas que l’habillage vertueux d’un néo-libéralisme qui ne dit pas son nom, mais puisse être pensé comme un motif décisif pour une transformation vers un autre monde ou vers d’autres manières de faire advenir le monde, de faire monde.  Pour cela, nous pensons que l’université doit être le lieu de ce travail indispensable, contribuant à promouvoir une science concernée et mobilisée par et devant les urgences de notre temps, au lieu de n’être qu’une institution de reproduction des dominations et des trajectoires mortifères dominantes, qui apparaissent clairement dans la valorisation croissante de la figure du chercheur-entrepreneur et de sa transformation en pépinière de startup. Il nous semble dès lors indispensable d’y accueillir d’autres paroles et d’autres analyses, des pensées en actes, c’est-à-dire liées à et irriguées par des expériences vives, résistantes, alternatives. Le travail de cet atelier est consigné dans un carnet de recherche, intitulé « Penser les transitions. Atelier d’écologie politique » et disponible ici : https://transire.hypotheses.org/.

Le « vocabulaire critique et spéculatif des transitions » que nous lançons aujourd’hui se situe pleinement dans la continuité de l’atelier – qui aura d’ailleurs vocation à l’alimenter – en ce qu’il veut donner une plus grande diffusion à l’espace de pensée que nous proposons. Il ne s’agit pas d’un dictionnaire, au sens normé du terme, qui offrirait des notices synthétiques pouvant servir d’introduction aux connaissance et analyse produites sur tel ou tel aspect de la réalité. Il s’agit d’un lieu d’expressions (au pluriel) qui traitent ces aspects de la réalité (objets, êtres, concepts, actions, pratiques, institutions, etc.) en tant qu’ils sont saisis, engagés, travaillés dans l’amplitude d’un objectif de transition. Si notre initiative, depuis le début, est fondée sur la critique des discours et politiques transitionnistes actuelles, la dénonciation de leur cynisme et le dévoilement de leurs fausses promesses, elle n’entend pas laisser le concept entre « leurs » mains, mais au contraire veut s’employer à inventer le vocabulaire d’une transition fondée sur le rejet sans concession du capitalisme néo-libéral. En ce sens, la transition est à prendre au mot, non pour signifier communément un passage en douceur contre un changement brutal et imprévisible, mais pour signifier que le besoin vital de transformation trouve sa pleine justification dans une ontologie de la relation.

Ce vocabulaire réinvesti, vocabulaire à venir, appelle trois types de textes ou plutôt trois types d’écritures qui peuvent évidemment se combiner : écritures d’alerte quand il s’agit de pointer les grosses et les petites ficelles du vocabulaire dominant de la transition ; écritures d’analyse pour enfoncer le coin de la critique, faire valoir des complexités, ouvrir des perspectives ; écritures spéculatives pour explorer le possible et engager le monde à venir. Pour projeter fugacement et en toute utopie ce que ces écritures peuvent faire, Édouard Glissant nous a offert la figure de l’archipel, soit « un état de monde » toujours en mouvement. Le dessiner par ces écritures, c’est laisser, par-delà la critique et les pensées de système, la possibilité que se déploie une « pensée archipélique » ouverte aux mille détails et reliefs de la réalité et aux « scintillations d’idées non impérieuses » [1].

[1] Édouard Glissant, Philosophie de la relation, Paris, Gallimard, 2009, p. 45 sq.



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